1. Caractères généraux des équivalents psychiques de l'épilepsie

En nous appuyant sur l'ouvrage de ARDIN DELTEIL consacré à l'épilepsie larvée ou épilepsie psychique il convient maintenant de citer les caractères de ces "équivalents psychiques" c'est à dire de ces formes inhabituelles, "anormales" de manifestations épileptiques. Même si cela nécessite de longues citations de l'auteur, celles-ci s'imposent pour qui veut comprendre pourquoi Rey a pu poser le diagnostic difficile d'épilepsie larvée dans le cas des troubles présentés par Van Gogh().

Nous nous sommes efforcés de suivre le plan choisi par ARDIN DELTEIL pour l'énumération des "caractères généraux des équivalents psychiques de l'épilepsie".

1. "La volonté libre est toujours abolie".

[il serait tentant de se lancer dans une discussion philosophique sur le libre arbitre à la lecture de cette phrase mais cela ne relève pas du sujet de cette thèse et nous comprenons bien ce que veut dire l'auteur].

"Il est absolument impossible au malade de s'opposer en quoi que ce soit à la réalisation d'un quelconque des phénomènes faisant partie intégrante du syndrome une fois le paroxysme déchaîné".

2. "La conscience est souvent complètement abolie au cours du paroxysme psychique.

Elle peut cependant présenter parfois les modalités suivantes:

a. Demi conscience avec amnésie (états hypnagogiques ou crépusculaires)

b. Demi conscience avec souvenirs partiels (états hypnagogiques ou crépusculaires)

c. Subconscience et souvenir à peu près complet (second état épileptique d'Ottolenghi)

d. Conscience et amnésie (ce n'est qu'une conscience apparente; ce n'est pas la conscience normale; c'est une conscience seconde).

e. Conscience et souvenir (très rare).

3. Le souvenir des actes accomplis n'est ordinairement pas conservé, (amnésie, oubli) mais il peut être sujet à de nombreuses variations. Il n'est pas fonction de l'état de la conscience; celle-ci peut être conservée en apparence complètement, alors que l'amnésie est absolue. Quand il y a inconscience, il y a toujours amnésie. Mais quand on constate de l'amnésie cela ne signifie pas qu'il y ait eu inconscience.

En dehors de ces faits fondamentaux, l'amnésie peut présenter les modalités suivantes :

a. réminiscences confuses et partielles

b. souvenir complètement conservé (très rare)

c. amnésie primitive (Dans certaines formes d'épilepsie psychique, où l'individu est absolument inconscient, où il y a perte de connaissance sans chute, la mémoire n'existe pas, ne peut pas exister. Le moi n'a perçu aucun des actes accomplis),

amnésie secondaire ("L'ictus épileptique, insuffisant à produire la perte de connaissance, a été néanmoins assez énergique pour produire l'amnésie, pour détruire les images perçues par la conscience pendant la crise. Cette amnésie secondaire se rencontre le plus souvent dans l'épilepsie psychique. Des épileptiques ambulatoires exécutent des actes inséparables d'un degré marqué de conscience; ils entrent dans des magasins, montent dans des omnibus, paient le conducteur, se rendent à la gare, prennent leur billet au guichet, accomplissent des trajets plus ou moins considérables en vivant de la vie ordinaire sans attirer l'attention tant qu'ils ne commettent pas d'actes délictueux; ils entrent en conversation, répondent avec quelque logique; et subitement au moment où ils reviennent à eux, ils oublient tout ce qui vient de se passer. Peut-on dire que ce soient là des inconscients ?"

[Comment ne pas penser là à la macabre visite de Van Gogh au bordel de la rue du Bout d'Arles et à l'amnésie qui s'en suivit ?]

d. Amnésie retardée (au lieu de se produire au moment du retour à soi, l'amnésie peut ne survenir que quelques heures, quelques jours plus tard)

e. Amnésie rétrograde (l'amnésie consécutive à un paroxysme épileptique peut porter sur des faits accomplis en pleine santé, en pleine conscience, et antérieurs au paroxysme considéré)

4. Tous les actes épileptiques (idées, mouvements, actes) sont automatiques, c'est à dire spontanés en apparence, quoique dépourvus de volonté libre. En un mot, ils ne sont pas volontaires, tout en paraissant l'être.

5. Ils sont essentiellement impulsifs. Ceci résulte de la suppression brutale de la volonté par la décharge électrique. Ce caractère impulsif entraîne avec lui une série de caractères nouveaux, non moins importants.

a. Instantanéité et énergie dans la détermination des actes.

b. Absence de motif ou futilité de ceux-ci.

c. Absence de préméditation.

d. Absence de dissimulation (aucun soin de se cacher après l'attentat, qui a lieu au grand jour).

e. Absence de complicité.

6. Ils se font remarquer par le développement d'une violence et d'une énergies insolites, lorsqu'il s'agit d'actes violents, ce qui est fréquent [...]. Cette sauvagerie contraste avec la bonté, la docilité, la prévenance que les malades présentent parfois, quand ils sont dans leur état normal.

7. Fréquence d'illusions et d'hallucinationsparfois terrifiantes. Il existe souvent des hallucinations de l'ouïe, origine d'idées de persécution. Les hallucinations de la vue quoique terrifiantes, ne consistent pas en général, comme celles des alcooliques, dans la vision de bêtes qui courent, de monstres menaçant le malade.

8. Tendance presque constante à marcher devant soi, à fuir, à voyager. Penchant aux voyages sans but.

9. Terminaison brusque de l'accès.

10. Dépression post-paroxystique. Liée aux phénomènes d'épuisement consécutifs à la décharge épileptique, elle se traduit

a. Par de l'obnubilation, de l'hébétude, de la stupeur;

b. Par un sommeil invincible.

11. Reproduction presque certaine d'actes absolument identiques à chaque nouvel accès. [...].

12. Défaut de netteté du délire épileptique [...]. Il y a toujours chez l'épileptique quelque chose de sombre, de farouche; le malade est comme sous l'impression d'un horrible cauchemar.

13. L'accès psycho-épileptique, en thèse générale, est plus court que tous les autres accès maniaques. Il est plus long que l'attaque convulsive elle même. "Il semble que la décharge nerveuse se fait plus rapidement par les convulsions que par le délire" (FABRET). Sa durée paraît être en raison inverse de sa violence, courte dans les accès de fureur, plus allongée dans l'agitation simple, très longue dans les crises de stupeur ou dans les crises calmes d'automatisme ambulatoire.

14. Si souvent l'accès psychique éclate sans cause apparente, sans que rien le fasse prévoir, il lui arrive quelques fois d'être précédé de prodromes qui permettent de le prévoir et lui enlèvent en partie sa soudaineté. [...].

Cette période pré épileptique se traduit de diverses façons, répondant à la mise en jeu des tendances naturelles au caractère épileptique; elle peut présenter une durée excessivement variable.

a. Instabilité, irritabilité, inquiétude.

b. Stupeur, somnolence, engourdissement, obnubilation.

c. Etat hypochondro-mélancolique.

d. Hyperproduction d'idées.

Après avoir passé en revue la symptomatologie plus ou moins caractéristique de l'épilepsie larvée, ARDIN DELTEIL essaye de déterminer les traits propres au sujet "épileptique larvé à décharge psychique".

Il étudie le caractère de l'épileptique avéré, son hérédité, et ce qui lui semble être significatif d'une prédisposition à l'épilepsie psychique. Cette étude est importante car nous verrons qu'elle a souvent servi d'argument aux défenseurs de la thèse d'une épilepsie psychique dans le cas de Van Gogh. C'est en effet de cette conception d'un caractère spécifique aux épileptiques, voire d'une "caractéropathie", qu'est née la définition de l'épileptoïde de F. MINKOWSKA. Mais nous y reviendrons dans un chapitre ultérieur.